Ce jour là fut un grand jour dans ma petite vie de 7 ans.... J'étais enfin admise à entrer dans la chambre noire...
Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours connu mon père avec, soit une caméra, soit un appareil photo dans les mains. En vacances ou en sortie, il passait un certain temps à nous fixer, ma mère, mes frères , ma soeur et moi sur la pellicule.


Mes parents s'étaient installés dans le sud quelques années avant ma naissance alors que tout le reste de la famille vivait en terre picarde, frères et soeurs , parents de mes parents. Nous ne retournions les voir qu'une fois par an et la multitude de photos que faisaient mon père, permettait à mes grands parents si lointains d'observer l'évolution de leurs petits enfants et de partager quelques évènements qui faisaient leur vie.


Mon père développait et tirait ses photos lui-même. Certains jours,( lorsque le nombre de pellicules pleines devenait trop important, je suppose,) il transformait une des chambres de la maison en laboratoire et s'enfermait avec ses garçons pendant un après-midi , pour une cérémonie secrète d'où ils ressortaient avec des dizaines de photos noir et blanc qui racontaient notre vie...
Depuis quelques temps ma soeur ,de 4 ans mon aînée, était autorisée à participer à l'évènement, je restais donc la seule, derrière la porte mystérieuse à attendre le résultat de la séance sans pouvoir comprendre ce qu'il s'y passait vraiment, et ma curiosité en était d'autant plus aiguisée. Mais jusqu'à présent ,on m'avait dit : "Non, tu es trop petite, quand tu seras plus grande tu viendras"....
Et puis voilà que ce jour là, quand j'avais vu mon père fermer les volets de la chambre de mon frère, calfeutrer complètement les fenêtres avec des couvertures, installer tout le matériel et la lumière rouge dans cette pièce devenue hermétiquement noire, et que j'avais demandé encore une fois (on ne sait jamais) si je pourrais venir voir, il m'avait répondu :
" Oui, à condition que tu ne demandes pas à sortir dans cinq minutes, si tu viens avec nous ,tu restes jusqu'au bout"
Il n'y avait pas de risque que je veuille sortir , ça non, depuis que j'attendais ça....
Alors , la cérémonie a commencé .
Quand je suis entrée dans la chambre et qu'on a refermé la porte derrière moi, il y avait cette odeur qui flottait dans l'air, un peu acide, un peu âcre, mais pas désagréable qui s'échappait de bacs posés côte à côte sur une table , si mes souvenirs sont exacts il devait y'en avoir 4. Mon père et mes grands frères m'ont prévenue tout de suite que le premier et le troisième contenait des produits toxiques et qu'il ne fallait pas y mettre les doigts....
De l'autre côté de la pièce , il y avait accroché au mur un agrandisseur que mon père avait fabriqué lui même avec un vieil appareil photo . Il était monté sur un châssis articulé en bois qui permettait de le faire monter et descendre dans un grincement singulier.
Le moment devenait vraiment magique quand, une fois tous les réglages faits, on éteignait la lumière pour sortir le papier photo. La pièce plongée dans l'obscurité me paraissait d'abord plus noire que la nuit, puis mes yeux s'habituaient à la pénombre et la timide lumière rouge permettait d'y voir assez clair au bout d'un moment.
Chacun avait son poste, moi, j'écoutais et j'observais en essayant de ne pas gêner dans le petit espace où nous étions quand même cinq...
Mon père était à l'agrandisseur avec un de mes frères , l' autre était prêt à plonger l'épreuve dans le premier bac de révélateur puis dans un bac d'eau puis ma soeur s'occupait d'immerger la photo dans le fixateur et de le transférer dans le dernier bac de rinçage.
Je suivais la photo des yeux, depuis la projection du négatif sur le papier sous la lumière vive tandis qu'on comptait les secondes, jusqu' au moment où dans le bac , je voyais apparaître l'image, tout doucement... Ce moment là était le plus magique, à chaque photo ça me faisait le même effet, les yeux écarquillés dans le noir, à guetter l'apparition de l'image avec le coeur qui battait un peu plus fort...
C'est dans cet endroit que j'ai sans doute entendu pour la première fois de ma vie, parler de "cadrage", " d'exposition, surexposition, sous exposition", de "net et de flou", de " profondeur de champ", de "contraste".
C'est sûrement là aussi que j'ai pris goût à la magie de la photo, au plaisir de saisir l'instant et de le rendre.... Merci Papa!
Cette séance initiatique ne s'est malheureusement pas renouvelée souvent, puisque que le règne de la photo couleur et des grands labos de tirage par correspondance n'a pas tardé à remplacer le noir et blanc et le tirage artisanal familial au milieu des années 70. Mais la graine du goût pour la photo était semée en moi, et fut entretenue par mon père qui, dès mes 9 ans, m'offrait un petit instamatic, et dès mes 18 ans, un reflex .... Merci Papounet!
Depuis que le numérique a tué l'argentique et que nous sommes , mes frères et soeur , devenus photographes amateurs, mon père n'a plus touché son appareil, quand on lui demande pourquoi, il répond: "A quoi bon? Vous en prenez tous des quantités de belles maintenant"....
Certes, la flamme est transmise, mais... dommage... j'aimais bien les photos de mon papa....