Mardi, c'est mon jour de service.
C'est à dire que tout au long de la journée, j'assure tous les services de surveillance dans la cour en plus de ma classe évidemment.
J'ouvre le portail de l'école à 8h20 et supervise l'accueil, je surveille la récréation du matin, j'ouvre le portail à 13h20 et suis dans la cour jusqu'à 13h30 et je surveille la récréation de l'après-midi.(bref..grosse journée ).
La plupart du temps , quand je suis de service , je passe ma récréation à déambuler dans la cour, de temps en temps je me pose dans un coin stratégique, duquel j'ai une vue panoramique qui me permet d'un coup d'oeil de voir la cour dans son entier, mais je ne reste pas longtemps en place...
Ce mardi, fait exceptionnel, du à un mal de reins ou de lombaire lancinant, j'ai pris , pour une fois , une chaise et je me suis assise dans un angle savamment réfléchi...
Me voilà donc assise dans la cour, à observer tous ces enfants bondissants, à répondre à leurs demandes, à écouter leurs doléances, à rattacher leurs lacets, à moucher leurs nez, à résoudre leur conflits, et à soigner leurs tits bobos....
- Maîtresse, t'es malade?
- Non, pourquoi?
- Parce que t'es assise...
- Non, non, j'ai un peu mal au dos seulement....
J'ai du répondre à cette question une vingtaine de fois tant que l'info n'a pas eu fait le tour de la cour. Et puis comme d'habitude le train-train de la récré a repris son cours normal...
Je suis toujours effarée par la violence des jeux de la plupart des garçons... En grande majorité , les garçons jouent "à la bagarre" ,enfin, ils n'appellent pas ça comme ça, eux , ils appellent ça du nom de leur dessin animé favori ...
- Vous jouez à quoi les garçons?
- On joue à "spider"
- Ah? !.....
Quand je les vois à longueur de
temps s'attraper , se jeter par terre, se pousser, se tirer,se donner des coups, je me demande comment ils ne peuvent pas en avoir marre au bout d'un moment... ça doit être lassant ( je pense sûrement ça parce que je ne suis pas un garçon).... Mais non, ils ont bien l'air de s'amuser....Sauf quand l'un ou l'autre se fait mal, ce qui arrive relativement souvent.... La plupart du temps, c'est trois fois rien et malgré les trois larmes versées, dés qu'ils sont calmés ils repartent aussitôt se jeter dans la bataille en courant....

Tous les garçons ne sont pas comme ça bien sûr mais une grande majorité quand même. Il y a parfois quelques filles qui se mêlent à ces jeux , mais contrairement à leurs copains , elles se lassent vite....
Les filles remuent beaucoup moins en général.
Elles , elles s'installent dans un coin de cour, elles sortent leurs doudous ou leurs petits poneys, elles se racontent des histoires, elles font des rondes, elles se forment en clan, elles acceptent certaines , rejettent d'autres, se font des vacheries aussi, moins violentes physiquement, mais plus tordues aussi....

Et puis il y a les électrons libres, ceux qui jouent un peu par-ci, un peu par-là, un jour dans un groupe, un jour dans un autre, un jour en solo, un jour à rêver, .... C'est souvent ces enfants là qui viennent rôder autour de moi, et qui viennent me raconter des choses, des petits riens, simplement , parce qu'ils ont envie de bavarder.
Les sujets sont très divers, parfois anodins , parfois plus profonds, parfois graves sous leur apparente légèreté.....
Coline s'est assise à côté de moi, elle me dit :
-Tu sais Maîtresse, maintenant, j'ai une super voiture!
-Ah bon? Toute neuve?
- Oui c'est mon papa qui l'a achetée.
- Qu'est ce qu'elle a de super cette voiture?
- Elle est grosse et elle est belle, c'est une BM*W ...
- Ah...
- ça te plaît pas les BM*W , maîtresse?
- Heu.. si,si, ça doit être une belle voiture ...
- Elle est plus grosse que la tienne...
- Ah ben ça , c'est sûr. (la maîtresse roule dans une clio pas toute jeune alors forcément..)
- Mais elle est jolie la tienne quand même hein!
- Ah, merci Coline...Tu sais pour moi, l'important c'est qu'elle démarre tous les matins, après...
- Moi j'aime la grosse BM*W de papa...
A côté de nous ,Clémentine s'est approchée et écoute la conversation depuis un moment, et soudain elle prend la parole:
- Ben moi maîtresse , tu sais , moi, ben moi j'ai..... tu sais, j'ai........
- Oui? je t'écoute, qu'est ce que tu as?
Clémentine cherche, réfléchit, se gratte la tête.... Et puis soudain remonte la jambe gauche de son pantalon et s'exclame , le visage rayonnant:
- J'ai des belles chaussettes toutes neuves , avec Dora dessus...
Je regarde ses chaussettes .
- Ah oui, elles sont mignonnes tes chaussettes.
- C'est mon papa aussi qui me les a achetées, hier. Elles sont trop belles, il est trop gentil mon papa
Coline s'accroupit pour regarder les chaussettes de plus prés:
- Wouaow ! Elles sont belles, y'a même du brillant dessus!!
Clémentine toute fière repart en courant.
Coline me dit:
- Elle a de la chance Clémentine...
Et je pense qu'elles ont toutes les deux de la chance de s'extasier encore de la même façon et avec autant d'enthousiasme devant une voiture de luxe et une paire de chaussettes.... Pourvu que ça dure le plus longtemps possible...
Un peu plus loin dans la cour j'aperçois un petit garçon que je ne connais pas qui tient, je devrais plutôt dire, qui traîne Juliette par la main... Juliette n'a pas l'air très contente. J'appelle donc le petit garçon qui vient vers moi tirant Juliette derrière lui...
Quand ils sont là, tout près , je vois bien que Juliette fait la grimace.
- Qui es tu, toi? Je ne te connais pas... Tu es nouveau?
- Oui, je suis R...
( Je me souviens que ma collègue de la classe des petits accueille depuis hier un petit nouveau)
- Dis moi ,R... , qu'est ce qui se passe avec Juliette?
- C'est ma copine! affirme t-il avec force.
Juliette ne dit rien mais elle fait non avec la tête et je sens bien qu'elle n'est pas très rassurée.
- Eh bien, moi, je n'ai pas l'impression qu'elle soit d'accord avec toi....
R... répète d'une voix forte:
-Si ! C'est ma copine!
Juliette grimace de plus belle et je vois qu'elle essaie d'enlever sa main de celle de R.. qui la serre très fort.
- Lâche Juliette d'abord, et on va lui demander si elle veut être ta copine.
- Non, je lâche pas..
Juliette grimace de plus belle, sa petite main est toute fripée dans celle de R...
Je lui dis un peu plus fermement:
- Lâche la main de Juliette , tu lui fais mal.
- M'en fous, c'est ma copine, elle va partir sinon..
Et Juliette se met à pleurer.
J' attrape la main de R... desserre avec difficulté son étreinte et libère les petits doigts de Juliette qu'elle frotte alors contre son manteau...
Je demande :
-C'est ton Copain R...?
- Non! veux pas, il me fait mal....
Et elle file à toutes jambes..
R... reste là , il me regarde d'un oeil noir , il s'est renfrogné .
- Voilà, j'ai plus de copine à cause de toi!...moi je veux une copine....
- Tu sais R... , ce n'est pas en forçant les autres à te suivre que tu te feras des copains
- Veux pas des copains, veux une copine... veux une fille...
- Mais avec les filles c'est pareil. Si tu veux une copine commence d'abord par parler et jouer avec elle et tu verras que si tu es gentil elle deviendra ta copine....
R... n'a pas l'air convaincu et en plus il est en colère contre moi parce que j'ai permis la libération de Juliette...
- Je vais la rattraper et je vais l'attacher...
Je reprends très calmement:
- Je t'ai à l'oeil, R..., Si tu fais encore mal à Juliette , tu vas avoir affaire à moi....
R... se plante alors devant moi , les poings serrés , ses traits sont durs et crispés.....
Il grogne entre ses dents:
- J'ai pas peur....
- Pardon?
Il répète plus fort.....
- J'ai pas peur de toi !
Je lui réponds calmement mais un peu intriguée quand même:
- Encore heureux! Je n'ai pas besoin que tu aies peur de moi... Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que j'ai pas peur de toi! répète t-il encore une fois, encore plus crispé , dans ses yeux noirs passe comme un vent de panique et d'effroi... Il montre ses poings...
- R... ne te mets pas dans un état pareil et approche toi, tu n'as rien à craindre de moi, approche, viens me dire pourquoi tu dis ça....
R.... (qui n'est qu'un tout petit bout de 3 ans et demi ,je le rappelle) ne bouge pas, je tends la main , lui prends un de ses poings tout serré, l'attire vers moi et l'attrape par la taille.... Il se laisse faire en résistant un peu, mais il cède....
- Pourquoi dis tu que tu n'as pas peur ?
- Parce que j'ai pas peur de toi.... et j'ai pas peur de l'horreur non plus....
Mon sang s'est figé.... je ne comprends pas vraiment ce qu'il dit , mais je sais tout à coup que ses mots en cachent d'autres, qu'il a du vivre des choses qui lui font dire ça, des choses terribles .... Sa façon de dire ces phrases, la façon dont les muscles de son dos sont tendus sous ma main qui l'entoure quand il dit ça.... Je déglutis, essaie de garder le même ton et continue de lui poser des questions:
- Tu n'as pas peur de l'horreur? c'est ce que tu me dis?
- Non, pas peur de l'horreur moi!
- C'est quoi l'horreur , R... ?
- L'horreur ça crie, c'est quand on saigne.....
- Tu l'as déjà vu l'horreur toi?
- Oui!
- dans un film?
- Non, je l'ai vue vraie... j'ai pas peur...
R... n'a pas une larme, mais son corps se tend en parlant, moi j'ai un peu de mal à contenir les miennes, mais je respire un grand coup....
- Et tu l'as vu où, l'horreur?
-.......
-Tu ne veux pas me dire?
R... ne répond pas....
Il s'est tourné vers moi et il s'est mis à jouer avec mon pendentif en forme de coeur.... Je le tiens toujours par la taille, et regarde son regard noir de petit garçon, ses petits yeux qui ont déjà vu si tôt l'horreur tout près de lui.... La panique lue tout à l'heure dans ses pupilles s'est évanouie...
On ne se dira plus rien, mais il restera là le reste de la récréation, sans que je le retienne, appuyé sur mes genoux à faire rouler dans ses petits doigts la petite breloque en forme de coeur qui me pend au cou.... Je continuerai à surveiller la cour , avec l'impression que c'est vraiment mon coeur qui roule entre ses doigts.... Au moment de rentrer, juste un petit bisou sur son front et ses yeux dans les miens qui me disent cette fois - ci , sans un mot mais de façon évidente, qu'il n'a pas peur de moi.... Et ça me fait plaisir...
Je passe par la classe de ma collègue en retournant dans la mienne, et lui demande une minute de son temps, je sais, c'est pas le moment mais j'ai besoin de savoir....
- Dis moi, j'ai croisé R... dans la cour ce matin..., tu as vu ses parents?
- Non pourquoi? il est chez une gardienne, il a été retiré à ses parents et placé chez Mme G... , depuis 10 jours. C'est pour ça qu'il entre juste maintenant... Il était sur Marseille avant.
- Ah! et tu sais pourquoi il a été retiré à ses parents?...
- Ben ,non, tu sais bien que dans ces cas là, le dossier est couvert par le secret médical et professionnel....
- Oui, c'est vrai.... Bon, j'y vais , on se voit un moment tout à l'heure, je voudrais te parler de lui un peu....
Et après ça, il faut arriver à faire la classe sans plus penser à R..., essayer de rentrer à la maison en tirant le rideau de l'école, essayer de s'endormir le soir comme d'habitude...
Le monde de l'enfance est ainsi fait... Il y a d'un côté ceux qui en toute innocence admirent leur voiture neuve comme leurs chaussettes et... ceux qui ont déjà vu l'horreur en vrai....